A son arrivée au pouvoir, Ahmed Abdallah Sambi avait fait de la question de la lutte contre l'impunité un sacerdoce. La corruption, en pôle position, devait être sanctionnée. Tous en prison ! Les voleurs de biens publics, les trafiquants d'influences et les complices sans nom. Il y eut quelques coups d'éclats, des rapports d'audits, puis pffuit !!! plus rien. Ah ! Si... Les procès de quelques "caciques" du pouvoir Azali pour donner l'exemple. Et puis plus rien ! L'écran noir ! Nul ne sait si les affaires continuent à être instruites en justice. Personne ne peut dire si l'Etat a eu gain de cause au-delà du procès politique de tel ou tel accusé ! Et surtout rien ne dit si le citoyen pourra désormais s'attaquer à la machine corruptrice sans y perdre son latin ! Car il y avait bien un enjeu dans cette idée d'une justice plus juste, plus équitable, plus encline à défendre le bien commun. Il s'agissait de montrer au peuple comorien que la mémoire courte n'encourage pas à la paix des consciences et que mettre fin à l'impunité n'est pas seulement un acte de bravoure en période de marketing politique. Au contraire, "sanctionner" signifiait l'avènement d'un "Etat de droit", chose que le Comorien n'a que très peu vécu depuis l'indépendance.
Dans la foulée, on aurait voulu - "on", pronom malhonnête - que la société civile profite de cette occasion, se mette au travail le plus sérieusement possible, enquête sur le manque à gagner de l'Etat et du citoyen dans cette corruption généralisée, engage des procédures longues pour le citoyen mais nécessaires pour le devenir de la nation comorienne. Du temps du Colonel Azali, il y eut ce mouvement inédit de juges impertinents, qui pointèrent du doigt les affaires de corruption comme jamais auparavant on ne l'avait fait. Les citoyens n'ayant pas réagi à leur suite - ni manifestation ni récriminations d'aucune sorte - le pouvoir a vite fait de remettre de l'ordre dans les rangs. Sur les places publiques, "on" a alors préféré commenter les mésaventures de tel juge ou de tel ancien directeur de société publique au lieu d'agir en conséquence. Et les valeureux juges n'ont plus eu qu'à se dédire. C'est ce qu'on appelle une occasion manquée - un pouvoir qui entrouvre, malgré lui, une fenêtre de démocratie, et le peuple qui oublie de s'y engouffrer.
L'impunité repose en fait sur ce postulat. Tant qu'il n'y aura pas de citoyens assez résolus pour enquêter et monter des dossiers accablants et indiscutables contre ceux que la rumeur accuse habituellement sans pouvoir condamner, les innocents continueront à être confondus avec les "criminels". C'est là que la société civile devrait jouer son va-tout. Donner le sentiment qu'une justice est encore possible dans "le monde" qui est le nôtre. La corruption, sujet qui interpelle beaucoup l'opinion, était un bon début. Sévir en la matière est forcément exemplaire pour tous ceux qui en appellent à l'Etat de droit. Procéder à des investigations là où l'homme de la rue se contente de lâcher un gros soupir de déception, en se persuadant du bien-fondé de l'inégalité, est un exercice autrement plus inquiétant pour les ennemis de la nation comorienne. Mais nous avons manqué là une occasion de changer la donne ! Raté le rendez-vous des juges du Colonel Azali ! Tout comme on risque de rater le rendez-vous pris par Sambi contre l'impunité au lendemain de son intronisation ! Nous allons rater cette grande occasion de fonder une organisation citoyenne, à même de défendre nos droits devant les tribunaux. Contre la corruption généralisée. Contre l'irresponsabilité de nos élus. Contre la violence de ceux qui tiennent les armes et contre les exactions commises par nos hommes de pouvoir. Car nous préférons regarder ce qui se trame en "spectateurs" au lieu d'être pleinement acteurs obligeant la justice comorienne à sévir.
Sans doute existe-t-il des sujets complexes sur lesquels nous ne pourrons pas grand'chose. Savoir par exemple que le dossier Abdallah contre la bande à Denard était vide de pièces à convictions, à cause d'un Djohar qui a bien voulu se laisser manipuler par ses puissants protecteurs, n'était pas une information évidente à gérer pour nous, simples citoyens, au moment des assises du “corsaire de la République” à Paris. Mais prouver les crimes commis par le mercenariat dans le pays (tortures, disparus, intimidations, etc.) est chose encore possible pour cette société civile à laquelle nous participons tous de façon plus ou moins affirmée. Les témoins sont encore bien vivants et la justice aurait du pain sur la planche pour au moins une décennie, si on l'encourageait à s'y atteler. Peut-être qu'un simple citoyen n'osera ou ne saura pas porter plainte contre des crimes commis à l'époque des chiens de guerre, mais un collectif de citoyens peut avoir les moyens d'accompagner une telle procédure. Peut-être que la France n'aiderait pas à extrader un lieutenant Marques ou un sergent Daniel. Mais les complices de l'Etat mercenaire sont en si grand nombre dans ce pays qu'on ne s'ennuierait pas une seule seconde. Commençons par là ! Le citoyen saurait alors ce que signifie l'expression "Etat de droit". En ne confondant pas les bourreaux d'hier avec leurs victimes sur une place publique. Car voilà ce qu'on appelle une impunité aggravée. Quand les bourreaux viennent s'asseoir dans les mêmes harusi que leurs victimes, sans qu'on y trouve à redire.
En définitive, il est plus facile de s'attaquer à l'impunité de manière populiste et ordurière, avec des tracts et des hari hari ("on dit") qui ne feront jamais "jurisprudence". Prenons le cas de la France [du moins certains de ses représentants, pour être plus exact] devenue "maître ès impunité" aux Comores. Elle réussit -il est vrai- à accentuer le malaise entre ses propres citoyens en coopération et les Comoriens qui vivent à leurs côtés. Car elle prend cause souvent pour des faits indéfendables au nom de la démocratie. La dictature Abdallah, les soldats de fortune, les coups d'Etat, les assassinats de présidents, les leaders politiques au passé douteux, la corruption dans le service public, etc. Maintenant, il est clair que de le savoir n'est pas tout. Car là comme ailleurs, la société civile se contente de nourrir l'exaspération dans la rue sans se montrer capable d'engager les procédures nécessaires au règlement des situations ainsi listées. Dernièrement, le scénario "de toujours" s'est répété. "On" dit que l'ambassade de France à Moroni aurait armé Mohamed Bacar. Les autorités à Maore l'auraient ensuite aidé à fuir 1. Un vrai réquisitoire s'est constitué sur nos places publiques. Mais que font-ils, nos hommes de droit, politiques patentés, avocats autoproclamés du citoyen ? Sont-ils en train de faire l'inventaire des exactions du pouvoir Bacar de manière à pouvoir le juger ? Sont-ils en train de dresser un dossier à charge de manière à poursuivre, à défaut de faire confiance à leur propre justice, le dictateur devant une cour internationale 2 ?
Qui nous en empêche ? Encore faut-il que quelqu'un collecte les faits qui font de Bacar l'homme le plus dangereux du moment dans l'imaginaire politique de l'Archipel. Un travail qui n'appartient pas au seul Sambi. Un travail que notre société civile devra assumer, au lieu de continuer à faire brailler notre jeunesse inutilement dans les rues. Mieux! Les prétendus avocats de la nation comorienne trouvent localement que l'ambassadeur de France s'est comporté comme un poisson odieux en eaux troubles. S'ils en ont la preuve, pourquoi faut-il le clamer par tracts interposés, au lieu de fournir un rapport clair et précis sur ces agissements, de manière à pouvoir sommer sa hiérarchie à s'expliquer ?
L'impunité vient aussi de la manière dont le citoyen combat. S'il en reste au stade de l'exaspération et des combats de rue, il encourage l'adversaire à se fondre dans une forme d'anonymat absurde, où l'on ne peut plus désigner d'ennemi. "Ustaaranbu tsi mare marahafu" disait quelqu'un. Le temps est peut-être venu d'apprendre à instruire les dossiers. Se contenter de pousser les plus faibles dans la rue, en leur distribuant des tracts d'insultes fabriqués dans l'ombre des partis politiques défaits, n'est pas responsable. Qui veut punir sévit mais pas en se contentant de brailler. A défaut, le citoyen continuera à palabrer en spectateur de sa propre descente aux enfers.
Soeuf Elbadawi
EDITO du N° 72 de Kashkazi